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Full text of "Le De profundis de la noblesse et du clergé."

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L 



L E 

DEPROFUNDIS 

DE LA NOBLESSE 
ET DU CLERGÉ. 






L E 

DEPROFUND1S 

DE LA NOBLESSE 

E T 
DU CLERGÉ. 




t 7 89. 



il - = x = ^= 



L E 

DE PROFUNDIS 

DE LA NOBLESSE 

ET DU CLERGÉ. 



A la vue des Ouvrages qui répandent 
de toutes parts la lumière &: la vérité , 
à la vue des infurre&ions du Tiers-Etat y 
& même de plufieurs Gentilshommes 
& de plufieurs Prélats qui fe liguent 
contre nous , à la vue du dépouillement 
dont on nous menace 6c dont le moment 
approche, à la vue de l'abîme enfin 
qu'on creufe fous nos pas , en nous met- 
tant fur la même ligne, & nous réduifant 
aux mêmes conditions qu'un peuple qui 
n'a rien de commun avec nous que la 

A 3 



6 

configuration. Nous crions, Seigneur, 
vers vous, ne trouvant plus perfonne 
fur la terre qui veuille écouter nos do- 
léances & nos réclamations. 

De profundis clamavi ad te , Domine. 

On veut nous humilier au point de 
nous aflujettir à des taxes communes, 
nous dont les exemptions de payer fu- 
rent nos plus beaux privilèges; nous qui, 
depuis tant de fiecles , planons fur tout 
ce qui n'a ni armoiries, ni écuffons; 
nous pour qui la Cour eft maintenant 
d'airain , ne voulant entendre ni nos 
remontrances , ni nos lamentations ; 
nous enfin qui nous bercions de la douce 
efpérance de voir toujours ramper fous 
nos yeux ces clafles plébéiennes , dont 
le plus beau titre étoit celui de nous 
fervir. 






De profundls clamavi ad te, Dominée 

Ce qui augmente encore notre dou- 
leur, c'eft de voir des faux frères qui 
nous ont abandonnés ; une Nobleffe du 
Dauphiné , qui a ofé lever l'étendard 
contre nous-mêmes ; une Nobleffe du 
Rouffillon , qui ne rougit pas de s'unir 
au Tiers-Etat; une Nobleffe de Lorrai- 
ne } qui va jufqu'à l'aduler , en lui difanc 
qu'il conftitue la Nation , qu'il en eft la 
partie la plus faine & la plus utile. Ah ! 
Seigneur, ici nous redoublons nos cris 3 
& fur-tout quand nous -apprenons que 
des Evêcues , dont on loue la feience 
ôc la piété, adoptent le même langage 
& les mêmes principes. 



A A 



8 

Domine^ exaudi voccm meam. 

Nous favons quand nous venons à 
retomber fur nous-mêmes, qu'il y a le 
plus grand intervalle entre vous qui ha- 
bitez au plus haut des Cieux, & nous 
qui, malgré nos grandeurs, n'avons que 
de frêles palais, entre vous qui êtes de 
toute éternité, & nous qui n'avons que 
des fiecles d'illuftration à produire ; mais 
malgré cette différence, nous ofons nous 
flatter qu'à raifon de nos titres, de nos 
privilèges , de nos diftin£tions , vous 
abaiiTerez votre oreille jufqu'à nous, ôc 
que notre prière fera bénignemenc 
agréée. 

Fiant aurcs tuce intendentes , in rocem 
deprec adonis mea» 

Nous femmes une portion ( nous 



9 

Clergé) accoutumée par état à prier j 
choifie pour offrir continuellement les 
vœux du peuple, qu'alors nous regar- 
dons comme tenant à Œglife ; mais au- 
tant nous nous empreflbns à vous recom- 
mander ce peuple pour des befoîns jour- 
naliers , autant nous croyons devoir vous 
fupplier de l'éloigner dans tout ce qui 
regarde le temporel, afin qu'il n'ofe pré- 
tendre ni à nos privilèges , ni à nos im- 
munités. C'eft bien la moindre chofe 
qu'il paie pour nous , fi nous prions pour 
lui. 

D'ailleurs, fes befoîns font-ils com- 
parables aux nôtres , qui , conjointement 
avec la Noblefie dont nous faifons par- 
ler, devons paroître avec éclat, & 
foucenir notre rang de la manière la plus 
propre à le faire refpetterf 



10 

Encore une fois écoutez nos cris; 
exaucez nos prières. Si jamais l'égalité 
s'établit dans la manière de voter , & de 
contribuer aux charges de l'Etat, le 
peuple ne mettra plus de différence en- 
tre nous & lui, & nous aurons la dou- 
leur de le voir lever une tête altiere % 
fans jamais vouloir s'abaiffer. 

Le mal eft urgent , les conféquences 
en feront funeftes ; au lieu que le Tiers- 
Etat, continuellement humilié, eft le 
plus pur hommage qu'on puiffe nous 
rendre , le plus délicieux encens que 
nous puiiïions refpirer. 

Ceft la voix de notre cœur qui vous 
demande ardemment que les chofes 
foient remifes à leur place , que le 
Tiers-Etat ne paroiffe devant nous que 



1 1 

pour prendre des ordres , que pour four- 
nir à nos befoinî. 

In vocem dtprecationis mecc. 

Nous n'aurions jamais pu nous per- 
fuader qu'il viendroic un tems où leTiers- 
Etac marcheroic fur la même ligne que 
nous, fe trouveroic aiUs à nos côtés; 
nous dont les équipages, les fauteuils, 
les dais , les couffins étoient autant de 
difiîndlions qui annonçoient au Tiers- 
Etat de ne pas nous approcher. 

Il s'abaiiïbît profondément en notre 
préfence , il ne fe trouvoit fur notre 
paflage que pour s'écarter, n'ofant , en 
quelque forte, nous voir que de loin, 
& le voilà , comme il eft dit dans l'Ecri- 
ture , placé parmi nous, quoique fort! 
du fein même de i'obfcunté. C'eft te 



12 

phofphore qui croie briller en préfence 
du foleil , & qui ne peut ayoir d'éclat 
qu'au milieu de la nuit. 

Il nous femble voir ce moment redou- 
table où/les portes d'une falle commune 
venant à s'ouvrir, nous entrerons pèle 
mêle avec des hommes de toutes les 
clafles , Bourgeois , Procureurs , Ou- 
vriers , & même Payfans. Où fera pour 
lors ce difeernement établi dans tous 
les âges , & qui , depuis la première 
Race de nos Rois , diftingua le Noble 
du petit y le Seigneur de fon vaflal f 
Ainfi, l'Arche de Noé renfermoit le 
roitelet & le paon, la fouris & l'éléphanr, 
la taupe & le lion. Quel amalgame ! 
l'idée feule en paroît révoltante. 

Du moins autrefois des Miniftres oc- 
cupés de notre grandeur, nous favori- 






1? 

foîent de ces diftinttions qui flattent des 
âmes élevées ; mais le Deftin a placé 
près du Monarque un Républicain > ex- 
cellent à la vérité p^r fes qualités per- 
sonnelles , mais qui, élevé dans le fein 
de la bourgeoifie , n'aime que le peu- 
ple, ne s'occupe que du bien public, 
tandis que les Grands lui femblent la 
chofe la plus indifférente, quoique l'hif- 
toire ait confacré nos fervices & nos 
noms d'une manière irrévocable. 

Le plus grand malheur, c'eft d'avoir 
permis à la roture de faire infcrire fes 
noms jufques fur les murs de la Capitale. 
On frémit en partant dans les rues enta- 
chées de ces ridicules infcriptions. Voilà 
ce qui rend le Tiers-Etat fi fîer/fi con- 
fiant, & ce qui nous abaifTe profondé- 
ment. 

Anathême à celui qui ouvrit l'avis 



1* 

d'Etats-Généraux , compofés de Bour- 
geois & d'Artifans, aflîmilés pour le 
nombre à la Noblefle , ainfi qu'au 
Clergé. % 

Si tous les Nobles que la mort ravit 
pouvoient fe reproduire, de quel éton- 
nement ne feroient-ils pas faffis , en fe 
voyant confondus avec leurs vafTaux, 
leurs ouvriers. A cet afpeft, ils rentre- 
roient à coup sûr dans leurs tombeaux, 
plus fatisfaics d'y être, que de vivre à 
TunifTon des Plébéiens. N'étoit-ce donc 
pas affez pour le Tiers-Etat de s'être 
emparé de la Science, des Belles-Let- 
tres, des Arts; n'étoit-ce donc pas aflez 
d'avoir ofé produire dans le Clergé des 
Sirmond, des Mallebranche , des Bour- 
daloue, desMabillon, des Nicole, des 
JVIafcaron , des Fléchier , des MafTil- 
lon, des Surian, des Ximenès > des 



Papes même , dont l'éloquence & l'cru- 
dition furpafTerent ce qu'il y eut de plus 
noble dans l'état eccléliaftique. On ne 
vit que trop fouvent le Tiers-Etat s'é- 
lever au-deiïus des meilleurs Gentils- 
hommes par un mérite perfonnel , fe 
frayer par le talent une route qu'une 
naiflance obfcure ne lui eut jamais ou- 
verte. On lui pafToit fans murmurer ces 
privilèges fur la noblefle , ôc maintenant 
il s'en prévaut pour aller de pair avec 
nous dans ce qui regarde la manière de 
payer des impôts. Il prétend que nous 
lui fcyons afïimilés fur cet objet, & 
l'obtient , fans que la Cour fe mette en 
peine de venir à no:re aide. 

Il reconnoît bien, il faut l'avouer, 
que nous méritons des diftin&ions , 
comme étant d'un rang plus relevé , 
mais comme ayant des litanies d'illuftres 



^ 



i6 

ancêtres à produire , dont nous descen- 
dons en ligne dire&e , mais il nous dif- 
pute en même tems le droit des exemp- 
tions y qui , faute de nous être accordé % 
va nous précipiter dans un abîme de 
maux, d'autant plus, que d'un pas à 
l'autre , on en viendra infenfiblement 
à nous reluire à ces tems apoftoliques, 
où Ton navoit ni or ni argent, & nous 
n'aurons alors d'autres prières à faire 
que celle des trépafïés. 

Le Tiers -Etat nous reproche d'af- 
fe£ter des airs de grandeur qui l'hu- 
milie , de lui laifier porter le poids de 
la chaleur & -du jour, de n'avoir, 
enfin , pour les plus relevés de fa claffe, 
que des poiitefTes impérieufes , de l'é- 
crafer enfin par ces droits de chafley 
qui le vexent cruellement. 

II ofe nous dire, prefqu'avec arro- 
gance y 



çance, que fi Diju obfcrve nos liil* 
quitds, il nous trouvera coupables d'une 
multitude de tranfgreflions, comme celles 
de ne donner que goutte à goutte aux 
malheureux , de nous fubftanter de la 
graifle de la terre , fans beaucoup nous 
occuper de la rofée du ciel , de fou- 
tenir un farte qui humilie, d'avoir des 
Capitaineries qui font le tourment & le 
défefpoir des pauvres laboureurs , de 
rouler dans des équipages dont la pompe 
& le fracas infultent à la mifere pu- 
blique y d'entretenir des filles perdues, 
& de nous traveflir pour aller à ca- 
timini ddpofer notre grandeur dans d'obf* 
curs réduits, d'étaler fur des tables in« 
folcmment fervies tout ce que Ja terre 
ôc les mers produifent de plus cher ôc 
de plus exquis , de ne payer qu'avec 
peine le falaire des domeftiques & des 
ouvriers > de traîner à notre fuite de* 

B 



i8 

dettes innombrables & des multitudes 
de valets , chamarés de toutes couleurs , 
de ne recevoir des placets des mai-: 
heureux que pour affecter des airs de 
Aliniftre, & pour n'y jamais répondre , 
de placer à la porte de nos fuperbes 
hôtels l'infolence ôc la dureté pour fen« 
tinelle y de venir enfin manger nos re- 
venus , foit à la Cour , foit dans la Ca- 
pitale , au lieu de les confumer dans 
les Provinces où ils ferviroient à dimi- 
nuer les miferes publiques. 

Et de ces reproches il en infère J 
ce Tiers-Êtat , plus ardent que jamais 
à nous dénigrer , que nous fommes per- 
dus pour peu que le Seigneur obferve 
nos iniquités > pour peu qu'il vienne à 
jeter un coup - d'œil fur la conduite que 
nous tenons à l'égard des Plébéiens,* 
comme fi le Tiers-Etac, ainfi que nous g 



*9 

n'avoit befoin de la mi (encorde éter- 
nelle , & de dire au Seigneur , Jl ini* 
qui taies objervaveris , qui s fuJUnebit. 

Ce Tiers-Ecac fe croit -il donc inflH 
peccable , fur-tout quand , de concert 
avec Jean-Jacques Rouffeau, fon oracle, 
il prêche l'égalité des conditions , quand 
il met fur le compte de l'orgueil, ce qui 
efl: la fuite naturelle d'une grandeur at- 
tachée à notre rang ; quand il fait con- 
noître en public nos bévues, notre im- 
péritie , au lieu de tenir cela fous le 
iecret , comme la charité l'ordonne. 

Seroit-il donc jaloux des titres à! AU 
tejje , à? Excellence , de Monjeigneur que 
l'ufage a créés , que nos dignités nous 
ont dévolu? Nous tremblons qu'il ne 
nous les enlevé , d'autant plus que nous 
avons beloin de ces confolations pour 

B 2 



20 



nous dédommager des afliijettiflemens 
auxquels notre propre grandeur nous 
oblige. 

Ce qu'il y a de plus humiliant pour 
nous , c'eft qu'on ne fe profterne plus 
devant ces titres comme autrefois. Nous 
avons beau donner l'air de la plus grande 
folemnité à nos audiences , tenir des 
heures entières dans des antichambres 
ceux qui implorent notre crédit , faire 
un pompeux étalage de grandeur en 
multipliant de toutes parts des valets, en 
meublant nos appartenons de la manière 
le plus recherchée > le peuple n'eft plus 
intimidé par cet extérieur; il nous aborde 
d'un air facile, il nous parle avec li- 
berté, au lieu qu'autrefois il n'expofoit 
fes plaintes ou fes raifons qu'en bé- 
gayant. 

Tous les livres qu'on imprime jour- 






21 

nellement nous ont enlevé leshommagei 

qu'on nous rendoit comme à des divini- 
tés , & nous ferions prefque tentés de 
croire qu il viendra un tems où le Tiers- 
Etat ofera s'applaudir d'Être né roturier j 
ou fe prétendre noble ainfi que nous. 

Il a pour lui un vieux livre qui nous 
met tous égaux > qui nous peint tous 
au moment de la création comme étant 
tous fortis du même limon. La Bible > 
oui la Bible, que, par malheur, tout 
le monde lit, & qui ne donne pas plus 
de privilège au Noble qu'à l'Artifan. 

L'Evangile efl: venu par la fuite dicler 
aux Pafteurs des leçons d'humilité, au 
point de les nommer ferviteurs des 
ferviteurs , & les Janféniftes ont achevé 
de tout perdre en mettant ce code facré 
entre les mains de tout le monde , pen- 
dant qu'on avoit le plus grand foin de 



2i 
le cacher : depuis ce tems les Evêques 
n'ont plus été aufli révérés. 

Ce Tiers Etat a trop cTefprit pour 
nous. Le plus fimple artifan fait main- 
tenant étudier Ton fils y 6c à peine at- 
teint-il Tâge de vingt ans, qu'il com- 
mence à xaifonner > & qu'on ne peut lui 
perfuader que les Prêtres & les Grands 
font des Dieux devant qui tout Plébéien 
doit s'incliner. 

D'après ces réflexions, onpeutaflurer 
que ce Tiers -Etat, enflé des prérogatives 
qu'on lui accorde fans raifon , voudra 
qu'on opine par tête, il prétendra que y 
quoiqu'égal en nombre à la NoblefTe 5 
ainfi qu'au Clergé , il fera vi&ime Ci c'eft 
par ordre qu'on prononce. II alléguera 
que, dans les Conciles, dans les Con- 
claves; & dans tous les Tribunaux, les 






cfrofes fe jugent à ta pluralité , de ma- 
nière que , pour décider unç affaire , on 
recueille fcrupuleufemetu les voix; car 
ce Tiers-Etat eft malheureufement inf- 
truite ôc malheureufement ferme dans 
fon opinion. Il a les Publiciftes , les lé- 
gifles, les Avocats dans fon fein , ôc Toa 
ne peut plus le tromper fur ce qui cons- 
titue fes véritables droits. 

Autant de malheurs qui nous enlèvent 
ce qui faifoit une partie de notre gloire 
& de notre bonheur > fur-tout quand 
nous penfonsque ce Tiers-Etat nous a 
'dépouillés du pouvoir arbitraire que 
des Miniftres bénévoles nous avoient 
concédé , qu'il a , pour ainfi dire . arraché 
de nos mains cesLettres-de-cachet fi pro- 
pres à faire taire quiconque ofoit fe rae- 
furer avec nous , qu'il nous a toifés pour 

B 4, 



*4 

nous mettre prefqu'au niveau de tous les 

hommes. 

Auflï, quand nous voyons maintenant 
ces glands, ces chapeaux, ces étoiles, 
ces cordons qui nous attirèrent la véné- 
ration des fiecles paffés , nous nous 
écrions prefqu'en pleurant ^trijles débris 
de nos grandeurs pajjees ! 

Nous ne fommes plus étonnés , fi le 
Tiers-Etat , dans une Ville de Province , 
ofa faire courir des billets qui annon- 
çoient pour tel jour un fervice folemnel 
pour le Clergé & pour la NobleiTe x 
avec un De profundis en faux-bourdon. 
On défignoit les nouveaux annoblis 
comme devant avoir un pied dans l'Eglife 
& l'autre dehor?. 

Si Fonn'avoit propoféàla vénération 



publique que des Saints illuftrés par la 
noblefle, on auroit pu éviter ces ridi- 
cules plaifanteries ; mais la plupart font 
roturiers : c'efl: un S. Yves , Procureur , 
un S. Eloi y Oifevre , un S. Crépin , Cor- 
donnier. On voit bien que le Tiers- 
Etat fit les Légendes &. les Bréviaires. 
Des Nobles auroient mieux choifi. 

Le Tiers-Etat nous dit que Dieu ne 
confidere point la condition des perfon- 
nés , & cependant un Evêque de la plus 
haute naifïance prétendoit autrefois que 
le fouverain Juge y regarderoic à deux 
fois avant de condamner un homme de 
fa diftinftion , ce qui prouve le cas qu'on 
faifoit de la Nobleflfe , quand le monde 
n'étoit pas auiïi raifonneur. 

Un Prélat pouvoit alors nommer foa 
auditoire > canaille chrétienne ; au lieu 
qu'aujourd'hui nous devons pefer nos 



2$ 

paroles pour dire le plus petit mot au 
plus (impie bourgeois. 

Il parut , il y a quelque tems, un Ou- 
vrage où l'auteur avançoit que la No- 
bleffe mit un pied dans la fofle quand 
elle ofa prendre des roturières pour 
époufes ; & maintenant qu'on lui afïimile 
le Tiers-Etat pour voter, & pour con- 
tribuer aux befoins du public, on pourra 
bien dire qu'elle eft prefque en terre. 

Audi avons-nous raifon d'appréhen- 
der qu'après les Etats-Généraux, fi Tort 
y met à bas nos droits de chaffe , nos 
prérogatives , notre liberté , quelque 
plaifant n'entonne un requiefcant in 
pace* 

L'Empereur, par un fyftême fingulier , 
vient de porter à la NobleiTe , ainfi qu'à 
rEpifcopat,uncoup mortel, en nevou- 



57 

lant plus nommer aux Evêchés que des 
hommes choifis au concours , c'eft-à-4 
dire , que dans le centre des plus excel- 
lens Gentilshommes , des Gentilshom- 
mes à trente-deux quartiers ; il fera re- 
vivre ces tems gothiques où il n'y avoit 
que la fcience & la vertu qui relevoient 
les Prélats. 

Il faut fans doute un peu de l'un & de 
l'autre pour que la Noblefle & la Préla- 
ture ne fe trouvent pas dépourvus de mé- 
rite ; mais s'il n'y a des exceptions , des 
titres , des armoiries > c'eft une pauvre 
dhofe que la condition, autant faudroit-îl 
y renoncer. 

Les Plébéiens ne fauroient trop pren- 
dre de fcience & de vertus pour devenir 
quelque chofe ; c'eft un patrimoine qu'on 
pourroit abfolument leur abandonner , 
quoiqu'il y ait maintenant des Gentils- 



hommes & des Prélats aufïi vertueux 
que parfaitement inftruits; car , au bout 
du compte, quand on peut fe vanter 
d'avoir ayeux fur ayeux , de manière à 
n'en trouver ni le commencement ni le 
grand nombre , c'eft un avantage inefti- 
niable. 

On n'abefoîn, dès en naiflant > que 
de fe repofer : on a fon mérite acquis 
fans fe donaer la moindre peine > ôc fans 
étudier. Cependant la NobleiTe fréquente 
les Collèges , les décore , & veut bien y 
comme le Plébéien , s'aiïujettir au tra- 
vail. 

On ne ceffe d'écrire en faveur de ce 
Tiers-Etat , comme s'il faifoit lui feul 
tout l'Etat. On ne fait pas , en vérité 5 
où il prend fes plumes , pour tracer de 
toutes parts , & dans un clin-d œil , des 
farcafmes > des objections qui ne tendent 



29 

qu'à relever les Plébéiens à nos dépens. 
Ici, c'eft un Gloria in exceljls adapté 
aux prétendues prorogatives du Tiers- 
Etat ; là un Magnificat qu'on doit chan- 
ter } dit-on, aux premières Vêpres des 
Etats-Généraux; ici c'eft un éloquent 
Difcours prononce en Province , tout à 
la louange du Tiers-Etat; là une Lettre 
d'un Payfan à fon Curé , où Ton trouve 
le plus fin perfifflage , fur le ton de la 
bonhomrnie & de la naïveté. 

Qu'en arrivera-t-il ? que nous perdrons 
une partie de nos privilèges, que le De 
profundis que nous adreflbns au Ciel 
n'eft point déplacé ; que tous les Ordres , 
dans cette fluctuation de fyftèmes & 
d'opinions , ont tous befoin de cette in- 
dulgence que Dieu diftribue à tous les 
délinquans , apud Dominurn mifericor- 
dta } dC copiofa redemptio ; qu'il faut 



34 

enfin efpérer que pacifiant le tout pour 

le mieux , il nous rédimera des vexations 
des trakans, des inquiétudes fénatoriales, 
enfin de tous les genres d'oppreffion, 
ù 1 ipfe redimet Ifraèï ex omnibus ini- 
quitatibus ejus* 

FIN.